• La rédaction

Factory Records : fabrication d'un mythe




Aujourd'hui encore le label est cité en influence majeure d'une flopée de groupes et des tee-shirts imprimés de visuels créés par le designer maison, Peter Saville, se sont arrachés chez Uniqlo cette saison. Le punk, la new wave, Ian Curtis, New Order, l'Hacienda, la drogue... Factory c'était tout ça, et plus encore. Un vrai mythe qui n'avait rien à envier à la Factory d'Andy Warhol... Factory était une usine, mais une usine à rêves où n'officiaient que de bons ouvriers, une usine à tubes, un truc énorme.


En 1977, The clash est pour beaucoup le meilleur groupe du monde et la jeunesse révoltée contre le conservatisme ambiant se passionne pour de nouveaux groupes teigneux et énergiques comme les Sex Pistols, Magazine et les Buzzcocks. Parmi eux, se trouve le présentateur TV Tony Wilson. L'homme se définit ainsi : "Par dessus tout, j’aime Manchester. Les entrepôts en ruine, les arches de chemin de fer, la drogue abondante et bon marché. C’est ce qui a fini par le faire. Pas l’argent, pas la musique, pas même les fusils. C’est mon défaut héroïque : mon excès d’orgueil civique."

Wilson fonde d'abord le Factory Club, des soirées dans lesquelles il y fait jouer ses groupes préférés : The Durutti Column, Cabaret Voltaire et Joy Division. Après ce concert, il décide d'approfondir l'expérience en fondant un label indépendant avec le manager Alan Erasmus : Factory Records.

Saville finance lui-même les sorties de disques, grâce à un héritage maternel. Passionné, il signa le contrat le liant à Joy Division avec son sang. L'état d'esprit Factory ? Chacun devait prendre du plaisir à faire ce qu'il fait, et que les bénéfices étaient partagés équitablement entre les groupes et l'entreprise dont les locaux se situaient sur Palatine Road à Manchester. Pour lui, soit on gagne de l'argent, soit on écrit l'histoire.

Ce crédo, accompagné de la qualité de la musique et du design deviennent la marque de fabrique du label. « Nous avions une attitude héroïque à l’égard de la liberté artistique, expliqua plus tard le patron de Factory, et nous pensions que les contrats normaux étaient un peu vulgaires – en quelque sorte pas punk. Mais c’était là l’essentiel – nous n’étions pas une maison de disques ordinaire. »

Tony Wilson a le flair pour s'entourer de créatifs de talent qui possèdent l'art de briser les conventions. Il y a d'abord le producteur torturé Martin Hannett, responsable du son du premier et mythique album séminal des Buzzcocks. Il a produit en 78, le premier single d'Orchestral Manoeuvre in the Dark : « Electricity », chef d’œuvre électro-pop indépassable, qui surpasse même leur tube commercial "Enola gay".


Cath Carroll, l'une des rares signatures féminines du label


La même année, Hannett supervise l'enregistrement du premier Joy Division, Unknown Pleasure. Rythme de batterie métronomique, voix d'outre tombe et graphisme signé Peter Saville, l’œuvre impose une esthétique globale.

Saville est l'autre élément clé du label, hors musiciens, avec Hannett. Le D.A, fasciné par le situationnisme de Guy Debord, est à l'origine de l'imagerie unique, froide et minimaliste de Factory. Une imagerie à contre courant des modes des années 80 en matière de visuels.

Si l'image de la Fac est aujourd'hui reconnaissable au premier, ça reste grâce à la pâte de Saville qui opte la plupart du temps pour des formes géométriques et des couleurs tranchées. Minimaliste, il préfère ne pas faire figurer de nom de groupe ou de titre d'album. Pour la pochette de Closer de Joy Division publié en 1980, il crée une atmosphère inquiétante représentant de façon ultra réaliste un tombeau. Cette image cristallise à elle seule la cold-wave naissante.


Closer résonne comme un chant du cygne, celui de Ian Curtis, qui met fin à ses jours cette année-là, en partie en raison de vie amoureuse compliquée.

L'ombre s'accompagnant (presque) toujours de la lumière, et la mort de la renaissance, les trois membres de Joy restant forment New Order. Un nom qui ne fait pas l'unanimité à cause de consonances nazies, même si le groupe se défendra toujours de quelconque idée fasciste.

N.O réalise, en 1983, avec "Blue Monday", une sorte de fusion entre cold-wave et disco, un morceau à la fois morose (l'ombre de Ian plane encore) et dansant (New order est né, et la house avec). Si Joy Division et New Order restent les figures les plus connues du label, d'autres formations plus discrètes méritent une écoute plus attentive. Nombre d'entre eux ont été réédités au fil des années par le label LTM basé en Angleterre.



Parmi eux, The Durutti Column, projet musical du meilleur guitariste au monde, Vini Reilly, évoque une " désolation envoûtante, une hypnose triste " préfigurant avec dix ans d'avance tout le courant post-rock et indie-pop anglais et américain. Il faut aussi redécouvrir Section 25 auteur en 1984 de From the Hip, album fantomatique et obsédant et The Wake, groupe pop qui sonne comme une version plus sombre de New Order 2.

Enfin, citons encore Cabaret Voltaire, souvent cité en influence par des groupes électro, A Certain Ratio, dont Early a été réédité chez Soul Jazz. Crispy Ambulance et plus tard Stockholm Monsters, Miaow, et l'irrésistible Cath Carroll, qui en quittant Miaow aurait pu connaître un destin à la Björk. Enfin, Happy Mondays, maître de la fusion rock-house de la fin des années 80, fut en partie responsable de la déchéance du label, à cause d'abus illicites divers. Le label s'est éteint en 1992.

La pérennité de Factory, au-délà de la musique, est celle d'une maison de disques conçue comme un « concept store » avant l'heure. Factory ne vous disait pas seulement quoi écouter, mais aussi comment adhérer à tout un idéal de vie. Parmi les sorties toutes numérotées de Fac, on trouvait en effet des cassettes, des vidéos, des posters, des badges, des concerts, des T-shirts, des cartes de vœux, et même des sucres d'orge...siglés.

Factory a même imaginé (avec New Oder) un club, FAC 51, l' Hacienda à Manchester, qui ne va pas tarder de devenir Madchester, sous l'influence de sa nouvelle scène musicale folle, de l'ecsta et du foot. Boîte de nuit atypique, elle recèle un salon de coiffure et devient la plaque tournante de la consommation de beaucoup de drogues, comme en témoignera plus tard Peter Hook de New Order. Madonna donna même un concert au milieu des colonnes jaunes rayées de noires qui auraient été parfaitement Instagrammables en 2020.


Violaine Schütz


Une version plus courte de ce texte a été utilisée pour le dossier de presse de la sortie française du DVD 20 Hour Party People de Michael Winterbottom. Il s'agit là du papier enrichi et réactualisé.

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