• Violaine Schütz

D'où vient notre fascination pour les fictions sur les sectes ?


Photo : Once Upon A Time In Hollywood.


Charles Manson chez Tarantino, Jared Leto tout de blanc vêtu, mannequins aux allures de disciples chez Gucci, séries Netflix (The Sinner, Aquarius, The Leftovers) sur des cultes obscurs... La pop culture semble vouer un culte aux sectes. Mais pourquoi sommes-nous devenus de fervents fidèles d'une esthétique aussi sulfureuse ?


Elles ont les cheveux longs noirs, de micro-shorts, de grands sourires et des mini brassières colorées en tricot. Ce sont des hippies qui aiment chanter à tue-tête, vivent dans un ranch reculé, font du stop sans avoir peur et jouent les « freegans » avant l'heure. Les filles de « La Famille » de Charles Manson filmées par Quentin Tarantino dans Once Upon A Time In Hollywood ne dépareilleraient pas à Woodstock, ni même à Coachella. En réalité, elles furent responsables d'un des meurtres les plus violents du siècle. Celui de l'actrice Sharon Tate – enceinte - et de ses amis, qui signera selon l'écrivain Joan Didion la fin du mouvement hippie, en 1969.

A l'image du dernier film du papa de Pulp Fiction, d'autres objets de la pop culture semblent vouer une fascination sans bornes aux mouvements sectaires. Comme si la figure du gourou avait remplacé celle du serial killer, de la sorcière, du zombie ou du vampire dans la mythologie hollywoodienne. On retrouve Charles Manson dans la saison 2 de la série Mindhunter actuellement sur Netflix. Et après le documentaire Wild Wild Country et les séries Waco ou La Servante Ecarlante, une autre œuvre évoquant un groupe occultes et dangereux fait sensation. Il s'agit du film Midsommar, sorti fin juillet sur les écrans. On y suit l'histoire (imaginaire) d'une héroïne en proie à des rites païens suédois et folkloriques terrifiants. Et le groupe de jeunes filles en blanc et couronnes de fleurs qui y évoluent ressemble à s'y méprendre aux filles branchées d'Instagram. Les influenceuses s'habillent en robes oversize de popeline à manches ballons quelque part entre des mormones, des disciples innocentes vivant dans une ferme et des héroïnes victoriennes romantiques. Même la dernière campagne Gucci où figure Harry Styles emprunte à l'esthétique de Midsommar.

Mais pourquoi tant d'amour pour des groupuscules qui ont donné lieu aux pires dérives de haine ? Il y a d'abord une explication vieille comme l'humanité et la tragédie grecque qui révèle de la catharsis. Samuel Lepastier, psychiatre et membre titulaire de la société psychanalytique de Paris explique que la secte symbolise : « le « diable », une personnification du concept du mal. Et les démons montrés à l'écran représentent les mécanismes qui se jouent en nous comme les désirs sexuels, les pulsions d'emprise ou l'agressivité. » Pour Natalie Feinblatt, psychologue californienne rompue aux « cult studies » (études sectaires) : « les sectes captent l'intérêt des artistes, des créateurs et du public car elles sont à la fois mystérieuses et dangereuses. Les gens sont fascinés par la façon dont elles attrapent les gens "normaux" et parviennent à leur faire croire des choses étranges et à agir de manière extrême. La plupart ne comprennent pas le fonctionnement de l’exploitation psychologique (le lavage de cerveau) et sont donc attirés par les histoires qui tentent de l’expliquer. Il faut aussi prendre en compte l'intérêt pour les activités dangereuses et illégales en général et les affaires criminelles. »

La journaliste new-yorkaise Vanessa Grigoriadis (New York Times, Vanity Fair US), ajoute : « Nous aimons nous demander : «Que ferais-je dans cette situation ? Serais-je aussi dupe ? C'est le cas – récent - de l'intérêt suscité par la secte Nxivm (qui organisait un trafic sexuel de femmes avec, en numéro 2 de sa structure pyramidale, une actrice, Alison Mack, vue dans la série Smallville, ndr). Les gens ont été très choqués que des personnes riches et sophistiquées puissent rejoindre cette communauté.»

Mais la nature humaine n'est pas la seule donnée qui explique qu'on aime lire California Girls (sur la Manson Family) de Simon Liberati ou regarder The Master de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix. « Dans des temps incertains, où on assiste à une perte de repères religieux et sociaux, constate Samuel Lepastier, comme ceux que nous vivons, il est rassurant d'imaginer que des gens tirent secrètement les ficelles en imposant un ordre caché du monde. On se tourne vers une esthétique imaginaire qui montre des traitements miraculeux. Et face la solitude, observer une communauté peut aussi avoir un aspect réconfortant. »


Mysticisme et chamanisme


On se captive pour des histoires de fidèles tyrannisés mais aussi pour une forme plus soft de communautés mystiques, fondées autour de chamans. Le chamanisme est une pratique basée sur la médiation entre les êtres humains et les esprits de la nature (ou les animaux) qui donnent lieu à des rites psychédéliques. Et elle subjugue tout le monde en ce moment. Sur les écrans, on a ainsivu Cécile de France dans Un Monde plus grand de Fabienne Berthaud, l'histoire d'une femme qui passe du temps en Mongolie auprès d'éleveurs de rennes et y rencontre une chamane qui va changer sa vie. Pile dans cette tendance, une expo intitulée Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt se tient en ce moment-même à Nantes et le livre Voyager dans l'invisible, techniques chamaniques de l'imagination de l’ethnologue Charles Stépanoff vient de paraître (éd. Empêcheurs de penser en rond).

Pour Nathalie Luca, anthropologue spécialiste des phénomènes sectaires directrice du CéSor et directrice de recherche au CNRS, « il n'y a pas de rapport direct entre la fascination des sectes (elles fascinent parce qu'elles font peur, qu'elles intriguent, mais cela peut être purement fantasmatique...) et l'attrait actuel pour le chamanisme. En revanche, il y a un lien avec le besoin de découvrir d'autres techniques et croyances, plus centrées sur le corps et sur l'expérimentation. La transcendance de la religion a été, depuis plus d'un siècle maintenant, remplacée par la transcendance de la science dans nos sociétés occidentales. Il faut donc démontrer, faire l'expérience et cela imprègne également nos manières de croire. Cela explique pourquoi l'ensemble des spiritualités du moment mettent l'accent sur l'expérimentation. On y croit parce qu'on a ressenti quelque chose directement dans son corps. La prise de conscience de la détérioration de la nature joue aussi dans le goût des Occidentaux pour certaines formes de chamanisme. Le développement de ce type de croyance se fait en lien avec celui de nos sociétés. Il répond à une inquiétude qui s'exprime de façon de plus en plus forte quant au devenir de notre planète. » Que ce soit dans le cas des sectes et des nouvelles spiritualités (très éloignées dans leur dangerosité, des sectes), Nathalie Luca explique : « Cela n'est pas sans rapport avec la sécularisation du monde moderne. Ce processus a conduit chaque sphère d'activité à prendre son indépendance vis-à-vis de la religion. Chacune a développé ses propres valeurs. Sauf qu'ensuite, ces valeurs n'ont pas toujours été suffisantes pour expliquer les difficultés, les malheurs, la souffrance, la mort, etc. Alors, certaines personnes issues de ces sphères d'activités (la science, la médecine, l'éducation, la politique, etc.) sont allées chercher des réponses puisées dans un corpus religieux étoffé par la mondialisation (croyances asiatiques, soufisme, etc.) et jugées compatibles avec leurs valeurs. Il s'agit de nouveaux mouvements vers le religieux. Devant se construire eux-mêmes, les gens vont chercher dans les nouvelles spiritualités à leur disposition de quoi « vivre mieux ». »


Culte de la personnalité


Une recette que les stars ont bien comprise. Alors que certaines, à l'instar de Madonna, font la promotion de tradition ésotérique mystique comme la Kabbale, d'autres jouent eux-mêmes les leaders charismatiques. L'acteur-chanteur au visage christique Jared Leto a ainsi posté en août dernier sur Twitter d'étranges photos de lui tout de blanc vêtu, entouré de fidèles habillés comme lui, laissant croire à ses fans qu'il montait une secte. Pendant ce temps, Kanye West joue les prêcheurs hype le dimanche entouré de rappeurs du moment et du clan Kardashian lors de « sunday services » hallucinés. Il demande à toute sa clique de se vêtir de la même couleur que lui et chante avec eux des titres cultes en version gospel comme ceux de Nirvana. Entre la performance artistique et l'accès de mégalomanie, l'artiste a aussi fait construire cet été d'énigmatiques dômes autour de son lieu de vie, dans la ville-forteresse Calabasas en Californie.

De quoi voir un parallèle entre les starification, de plus en plus prégnante via les réseaux sociaux, et le statut de leaders. « Ces vedettes veulent peut-être s'affirmer comme des instances supérieures, explique Samuel Lepastier. Arborer une apparence sectaire est une façon de justifier sa supériorité en disant : vous avons raison de m'adorer. C'est le statut d'idole. Il y a d'ailleurs un lexique semblable entre fans et fanatisme. Mais cela peut aussi signifier que ces personnes qui connaissent un succès dépassant l'ordinaire ne se sentent pas toujours à l'aise. Elles ont parfois l'impression d'être en faute ou en décalage avec l'image qu'elles donnent d'elles à leur public. Cela les rends vulnérables, et peut leur donner envie de se rassurer sur elles-mêmes via une secte

Et parmi les stars se prenant pour des mentors maléfiques, il n'y a pas que des pop stars. Le thérapeute spécialisé dans la manipulation mentale Steven Hassan, auteur de The Cult of Trump (éd. Free press) a une théorie sur le récent engouement pour les maîtres du contrôle de l'esprit : « Depuis que Trump a été élu, on n'arrête pas d'entendre parler de sectes. Comme si il y avait une projection de ce qu'on vit en ce moment à l'écran ou dans les magazines. Trump possède le même profil qu'un leader de culte : le narcissisme, la manière d'abuser des femmes, les mensonges pathologiques, l'agressivité... »


Le côté sombre de l'Amérique

La pop culture éprise de cultes : un miroir tendu vers l'Amérique ? C'est aussi la vision du critique rock et écrivain Jean-Eric Perrin qui vient de publier un ouvrage tarantinesque intitulé Les Meutes Blanches (éd. Serious Publishing), mettant en scène un terrifiant gourou néo-nazi. Soit une dénonciation, en creux, des vices de la deuxième puissance mondiale. « Trump a une attitude de gourou plus que de politicien et on peut aussi voir les sectes comme le visage de l'Amérique. Que ce soit Jim Jones du « Temple du Peuple », Ron Hubbard, fondateur de la scientologie ou les ignobles gourous masculinistes comme Jordan Peterson... Ils représentent le côté sombre de ce pays. Le culte autour de Charles Manson est le meilleur exemple : il est devenu immédiatement un symbole de la pop culture plus encore qu'un criminel. Et quand Marylin Manson crée son pseudo, il réunit les deux images extrêmes de l'Amérique. »

Si comme l'indique Vanessa Grigoriadis : « le surréalisme de notre réalité (notamment de la politique) a créé une soif d'histoires sur les sectes », d'autres objets d'idolâtrie qui ressemblent aux discours de gourous devraient également nous effrayer. C'est ce que nous invite à envisager les chercheurs sur le sujet. Nathalie Luca évoque notamment le spectre du néo-libéralisme : « Si on prend un peu de hauteur, on se rend compte que ce que l'on dénonce comme sectaire reflète des pratiques qui ont très largement cours dans l'ensemble des structures qui composent nos sociétés modernes. Nous évoluons à l'intérieur d'un système néo-libéral dont le mode d'action et de pensée imprègne et transcende celui des individus et des collectifs (religieux ou non). Ce système nous impose de donner le meilleur de nous-mêmes, ce que nous tentons de faire par des stages de développement personnel si à la mode, par exemple. On n'a plus le droit à la faiblesse, le coach est là pour la parer. Pour la réussite de l'entreprise, il faut accepter des coups de fils le soir et les week-ends. C'est "l'esprit start-up". Une société dans laquelle on en demande de plus en plus aux individus. Certains économistes parlent de « servitude volontaire ».

A cette aliénation moderne, il faudrait ajouter celle qui nous lie à la technologie. « En dehors des sectes, affirme Steven Hassan, nous sommes devenus accros à nos téléphones et ces derniers se sont mis à contrôler notre esprit. On a besoin d'éteindre son téléphone et son ordinateur de temps en temps et de (re=nouer de vrais rapports avec d'autres être humains si on veut éviter le brainwashing qui nous effraie tant chez les mentors de cultes. » Et si finalement, c'était nous-mêmes, nos pires gourous ?


Violaine Schütz


Cet article était destiné à être publié dans un magazine de presse papier, mais faute de place, il n'est pas paru.

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